Il ne fait pas encore nuit noire j'entends pourtant le cri de la hulotte et de je ne sais de quels éclats trouant l'obscurité jaillit une sensation de vécu nous avions oublié s'il y avait eu querelle réfugiés dans la douceur du sommeil un soir de février par-delà la mer nous dominions le corps, les miroirs une solitude à deux et le silence de nos haleines mêlées te rassuraient tu t'accrochais à mes ailes éperdument j’en oubliais même l'idée de voler certains bonheurs ou malheurs s'attachent au reflet des choses et des êtres disparus ils nous traversent soudain alors leur absence révélée nous anéantit et c'est cette chose même qui nous tient même dans le délabrement
le temps s'étire il gagne en douceur vide ses pieux pointes piquantes du chagrin des pierres bouscule le territoire du vif reviennent la caresse d'un rayon de soleil entre la nuque et l'épaule le chant d'un passereau caché dans la haie deux ou trois odeurs d'herbe coupée et de baies sauvages le souffle tiède de la brise d'automne le temps prend son temps patient lichen tapi dans l'ombre il puise dans l'intime certitude de l'abandon manteau végétal sur mes épaules de pierre au bord du paysage d'immenses champs de bruyère en nappes mauves semées dans la pénombre des pins la rectitude des troncs et son image agrippée derrière la fenêtr e le temps s'étire éprouve à tâtons la sensation du vide
Amarré au bastingage un parfum de limon hante l'âme et sur le pont supérieur une femme assise le regard dans le vide l'ignore le crépuscule file à la surface de l'étale encore un jour parti à la dérive en clapotant contre la coque et sur le pont supérieur une femme debout caresse la rive de ses rêves [... L'air marin et la fraîcheur de l'aube existent sans que personne ait demandé qu'ils soient. G. Séféris, Trois poèmes secrets, I Solstice d'été ]
J'irai je te le promets du pas lent mais décidé des égarés j'accompagnerai le souvenir lui tiendrai la main réchaufferai dans mon sein le petit oiseau temblant de l'oubli j'irai parce qu'il faut aller en comblant le trou de la tristesse à tordre le fil sur le lit asséché des amours disparus les failles de la vie s'ornent de si belles douleurs
L'automne embrume l'horizon mélancolie programmée en sève descendante et me surprend encore cet imperceptible glissement entre parenthèses cette entrave au corps et à l'esprit le long hiver de la pensée s'installe Au jardin les anémones du Japon se déchaînent pied de nez aux feuilles volantes et je pense à toi qui comptes les automnes toi qui te veux si loin si inaccessible n'oublie pas de puiser dans cette mélancolie toutes les palpitations du possible L'automne ne sera jamais ma saison préférée – je n'ai pas de saison préférée, elles sont toutes douloureuses – ce glissement vers le clos a toujours été l'endroit où je peux rester en doulce mémoire, hommage à Denis Raisin Dadre
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